TERRITOIRES DE LUCIE SENTJENS
La beauté de la chair
C'est de n'être point marbre
C'est de palpiter
Victor Hugo
Palpitation : tel pourrait être le mot juste pour tenter de cerner l'énigme que nous propose Lucie Sentjens, elle qui, renversant la formule de Hugo, nous fait percevoir les palpitations de la chair dans les entrelacs du bronze ou du cuivre.
Hélas les mots sont lourds,les mots sont gras; que peuvent ils nous dire de la grâce d'un geste clair, de la palpitation spirituelle que l'on voit ici ondoyer sous le métal froid.
Métal froid? s'insurgerait elle, le métal n'est jamais froid, il porte en lui la mémoire de la flamme et le trouble ancestral de nos combats!
Le royaume de L.S. est peuplé de femmes à la nudité émotive, saisies dans l'intime urgence de leur féminité et de chevaux, sans autres maîtres que le vent des hautes plaines et d'un soleil en majesté; quelque autres créatures complètent le bestiaire, mais l'essentiel est là:
femmes et chevaux; sensualité et fierté des êtres, sa fierté à elle, ça va de soi.
Il me faut aussi parler de ces étranges têtes qu'elle façonne, ces déités inconnues qu'on effleure qu'en rêve auprès de cascades africaines ou incas.
Là, c'est le cuivre qui parle, et, comme si l'artiste n'avait confier qu'au seul bronze le soin de capter les mouvements, les flux secrets qui gravitent sous les peaux, elle explore au travers du cuivre les infinies nuances de l'immobile, du mutique, de l'intériorité nue face à de trop vastes énigmes.
Ces visages palpitent alors de l'âpre sérénité de ces lacs d'altitude, reflétants en silence le frêle scintillement des étoiles un soir d'été repu de sueurs et de joies.
Mais revenons au bronze, nous ne devons jamais oublier que L.S. travaille d'abord la terre. C'est de l'empreinte de la terre que naîtra la dynamique du bronze.
C'est de la terre que naît chaque mystère
C'est à la terre qu'il retournera.
Mais d'où vient cette dextérité, cette assurance qui nous fait percevoir la tension musculeuse d'une croupe ou d'un bras, les structures complexes d'un genou ou d'une mâchoire, la pulsion sanguine sous l'échine de ce cheval roi?
Pourquoi cet oeil qui me désigne, et questionne mon passé?
Pourquoi la transe immobile d'un poulain aux abois?
La parfaite connaissance des anatomies que possède L.S. n'explique rien, ne suffit pas.
Car L.S. en aucun cas ne reproduit servilement le réel, jamais.
Le réel est une illusion de la trace.
Elle le réinvente à chaque fois.
Si nous prenons une loupe et que nous plongeons sous le réalisme apparent de cette femme renversée; que découvrons nous? Un chaos de formes dont les plages griffées ou lisses s'entrechoquent, se contredisent; où d'improbables sillons s'affrontent aux résines de la chair provoquant des gouffres hors d'haleine, et des étangs aux calmes las. Et pourtant c'est de ces falaises, de tous ces éclats que jaillit une seule essence, une seule voix.
Et la femme de chair qui servit de modèle s'interrogera longtemps sur l'étrange chemin que L.S. aura fait apparaître de ce corps là, le sien, le notre, celui que nous ne voyons pas.
C'est dans l'humidité de la terre que L.S. écrit ses poèmes de courbes et de fentes, d'écueils moussus ,de racines béantes; et ce ventre serti de gestes n'est plus un ventre, mais cratère foisonnant d'évidences, cette gorge: un nid propice pour les crocs innocents du silence, et cette hanche: un déploiement tactile d'ailes et de paupières ricochant au firmament d'un corps qui jamais ne fut aussi ... nu.
Lucie est autant amoureuse de la forme que de la corrosion des formes.
Comme une rivière sculptant son lit dans les sables et le roc, élucidant d'instinct les confluences, elle dévale les paysages d'un corps, bousculant les évidences pour y ré écrire les siennes; déchiffrant l'attraction musculaire d'une cuisse ou d'un sein, afin d'en extraire un surcroît de lumière, polissant les arches d'ombre d'un monde d'harmonies primitives et complexes, inscrivant au corps à corps de son style suave et heurté, l'ardeur de son échappée en matière.
C'est à cette rivière originelle qu'elle puise,et retrouve notre trace, creusant la sienne dans les trois dimensions de l'espace, quand le temps se résorbe en instants premiers, sauvages.
La trace... Là, peut être se niche un secret. Le territoire sacré d'une abstraction intime.
C'est de l'abstraction de son geste, de sa collision aux corps vibrants, que L.S. fera émerger une vision d'où peut naître la représentation. Une représentation dépouillée de ses oripeaux naturalistes, une abstraction fluide épousant la nature vive des êtres, des êtres perçus comme forêts de signes pensants.
C'est à cette traversée des apparences que nous convie L.S. ; c'est un périple exigeant, l'éveil de l'oeil qui soudain se doit de poser les masques, et l'esprit recueillit à l'orée des vertiges; initiation tant à la complexité du simple qu'à l'unicité profonde des multiples; une tension à l'équilibre qui va de moi jusqu'aux lointains; des confins que L.S. pour nous esquisse mais ne nous expliquera pas :
Jamais Shamane n'eut à justifier
La sève qui l'élevât
En ces temps déplorables où ronronnent les concepts, où les vains bavardages sur la nature de l'art noient le cri d'un geste pur; Lucie Sentjens déploie pour nous l'éventail des palpitations humaines, secouant ainsi la chape d'indigence où l'être s'éteint, faute d'avoir vraiment vu, ni su vers où porter son regard dans ce qu'il croît encore et toujours n'être qu'un théâtre d'ombres.
Cuivre et nue
Affûtée solaire
A genoux dans la rivière
L'argile d'une femme
Eclate de rire
Non loin
Un cheval rue
Alan Ožitrap